L’Odyssée 10/20 Tirésias, le devin

      

Les Grecs ayant quitté l’envoutante Circé,
Et livré à la mer leur vaisseau élancé,
Atteignirent bientôt et sans nouvelle encombre
Les portes redoutées du royaume des Ombres.
Ils trouvèrent l’entrée du vaste souterrain
A laquelle apparurent nombre de défunts.
Après avoir offert aux Dieux un sacrifice
Pour apaiser le courroux de certains, Ulysse,
Troublé d’apercevoir des visages connus
De parents et d’amis qu’il n’avait pas revus,
Découvrit d’abord l’âme d’Anticlée, sa mère,
Décédée après qu’il était parti en guerre.
« Ô mère, lui dit-il, le cœur plein de remord,
Quel funeste destin t’a soumise à la mort ?
Dis-moi si mon père vit toujours à Ithaque,
Parle-moi de mon fils, le jeune Télémaque,
Sûrement devenu un homme à présent,
De mon épouse qui, depuis plus de douze ans,
Avec patience attend et espère toujours
Retrouver son époux en un prochain retour. »
« Ô Ulysse, mon fils, répondit Anticlée,
Bien que beaucoup d’années soient déjà envolées,
Pénélope t’attend mais, souffrant de langueur,
Passe beaucoup de jours et de nuits dans les pleurs.
Sache que ton fils ne ménage pas sa peine
Et, courageusement, entretient tes domaines.
Le malheureux Laërte, encore vivant,
Accablé, sur ton sort se lamente en pleurant.
Quant à moi, le regret, l’angoisse et la détresse
Ont finalement eu raison de ma vieillesse. »

Ulysse, ayant fait à sa mère ses adieux,
Finit par rencontrer dans ce sinistre lieu
Celui qu’il venait voir, Tirésias, le prophète.
« Reçois mon salut, ô noble fils de Laërte !
Tu voudrais t’assurer un paisible retour
Mais beaucoup de dangers planent à ton entour !
Le dieu Poséidon, père de Polyphème,
Furieux, te voue toujours une rancune extrême
Et ne manquera pas d’envoyer contre toi
Nombre de tempêtes et d’orages sournois !
Mais avant ton retour il faut que tu apprennes
Les affres par lesquelles passe la souveraine !
La belle Pénélope, attendant en tissant,
Se trouve courtisée par moult prétendants
Qui, voulant l’épouser, veulent lui faire croire
Qu’attendre encor Ulysse est vraiment illusoire ;
Quand depuis tant d’années personne ne l’a vu
Alors que les autres sont déjà revenus.
La vie de ce héros fut sûrement brisée
Sans doute a-t- il rejoint dans les champs Elysées
Patrocle, Achille, Ajax et les autres champions
Qui sont tombés là-bas lors du siège d’Ilion.
Et tous ces hobereaux sans aucune noblesse,
Ces tristes seigneurs abusent de la détresse
De Pénélope qui n’ose pas les chasser
Mais donnerait très cher pour s’en débarrasser.
Sans aucune honte, ils se sont installés
Dans les appartements de ton vaste palais
Où ils boivent ton vin, s’amusent et festoient,
Mangent et s’approprient tous les biens qui t’échoient.
L’un ou l’autre amoureux vainement la poursuit
Mais la fidèle Pénélope l’éconduit.
A tous ces soupirants, elle laisse à entendre
Que le jour viendra où, étant lasse d’attendre,
Lorsqu’enfin son tissage sera terminé,
Elle épousera bien l’un de ces obstinés.
Et pour gagner du temps et leur donner le change,
Habile, elle a recours à une ruse étrange :
Quand elle est entourée, elle tisse tout le jour
Une tapisserie aux très larges contours
Mais, de nuit, en l’absence de tout voisinage,
Elle défait en secret son précédent ouvrage !
Voilà Ulysse tout ce que tu dois savoir ;
Alors sois courageux et ne perd pas espoir !
Tu retourneras bien sur ton île natale
Si tu peux éviter les embûches fatales.
Tu passeras bientôt près d’un îlot rocheux
Qui recèle un danger hautement périlleux :
Avec leur visage de femmes séduisantes,
De grands oiseaux de mer autour des bateaux tentent
De charmer les marins par leurs chants mélodieux.
Malheur à qui entend leur concert pernicieux
Et dans leur île suit ces terribles Sirènes ;
Celui-là est promis à une mort certaine !
Il te faudra aussi passer non loin de là
Près des monstres marins Charybde et puis Scylla
Et, avant d’arriver enfin dans ta patrie,
Tu aborderas dans l’île de Trinacrie
Où vous pourrez passer quelque temps de repos.
Mais ne touchez jamais aux superbes troupeaux
D’admirables brebis et de belles génisses
Qui sont le bien d’Hélios . Prend bien garde, Ô Ulysse,
Qu’aucun de tes marins ne cherche à détourner
Une seule tête de ce bétail sacré ! »

Tirésias, le devin, dans le souterrain sombre,
Se fondant au milieu de ces défunts sans nombre
Aux yeux du prince grec disparut aussitôt.
Ulysse et ses hommes remontèrent en bateau
Afin de poursuivre leur rude traversée
Et d’enfin atteindre l’île de leurs pensées.

                                                                à suivre

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